Léa Nikel et Hen Shish : dans la distance noire
Conservatrice invitée : Naomi Aviv

Léa Nikel (1918-2005) et Hen Shish (née en 1970) ou la rencontre entre deux âmes tempétueuses, légères, animées d’un puissant désir de vie dans l’arène de la peinture : l’une est un peintre moderne, gestuel dont l’art s’exprime autour du style de peinture à son apogée dans les années 40 et 50 du vingtième siècle, l’autre est une artiste gestuelle, post-moderne, qui appartient à une génération représentant actuellement le courant de peinture le moins restrictif de toute l’histoire de l’art.
Au milieu du vingtième siècle, la peinture gestuelle ou active réussit à insuffler un nouveau souffle de vie à l’art abstrait formel et déclancha une nouvelle vague de peinture abstraite. Léa Nikel, lauréate du prix d’Israël en 1995, fit partie des précurseurs de ce mouvement dans l’art israélien abstrait. Son style osait se libérer des acquis de l’abstraction lyrique tels que la sorcellerie figurative, les liens étouffants de l’adhésion à la nature ou à un modèle et de la pratique de peinture sur observation. Tout comme l’art américain abstrait et le tachisme français, ses peintures sont nées de l’universalisme tout en exprimant tout un monde de sensations inter subjectives : la peinture au service des besoins du moi, une sorte de brouillon où l’on garderait les erreurs et premières impulsions, une peinture qui n’est autre qu’une accumulation des sentiments de l’artiste pendant son travail et une empreinte de l’activité de peintre elle-même. Une peinture qui célèbre le concept sacrant l’artiste en tant que force naturelle et authentique ne créant pas une image mais plutôt un évènement, une peinture dénuée de thème, épurée de toute représentation, sans pour autant manquer de contenu poétique, émotionnel et spirituel.
Néanmoins, le fait d’exposer deux artistes appartenant à deux générations différentes, œuvrant sur des registres émotionnels différents, côte à côte, n’a rien d’évident, et peut même s’avérer être un véritable défi. Pour souligner la connexion entre deux œuvres nées dans des circonstances différentes, tant sur le plan personnel que temporel, on a choisi des peintures dont le motif central était la couleur noire : ce noir à propos duquel Matisse disait que si vous étiez un peintre coloriste, vous sauriez faire sentir votre présence par un simple croquis au fusain. Cette exposition commune cherche à explorer l’affinité qui existe entre deux doctrines esthétiques et le degré de proximité ou d’éloignement entre le noir ivoire, partenaire privilégié de la coloriste Léa Nikel, et le noir charbon, utilisé comme choix par défaut, élément essentiel et ombrageux de l’art quasi monochromatique de Hen Shish ; les relations entre la gestuelle moderne qui passe de la fluidité du mouvement à la soumission à l’ordre, dans l’œuvre de Léa Nikel, et la gestuelle post moderne de Hen Shish, qui se déplace entre des assemblages libres d’abstraction et de représentation, des réductions et des symboles, des croquis existentiels minimalistes et la poésie.

Ouvertes aux surprises, Léa Nikel et Hen Shish jouent de leur art sans apprêt, l’agrémentant de bruits, crashes, leitmotivs, déviations spontanées, pauses, respirations, méditation et improvisation. Le processus est l’art lui-même et la peinture, un miracle, pourraient-elles toutes deux conclure, sans cynisme ou ironie.

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